
1958, Lucien -qui se fait déjà appelé Serge, a trente ans. Son fameux “Poinconneur des lilas” est déposé à la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique), tout comme “Le charleston des déménageurs de piano”, “Douze belles dans la peau” et “La jambe de bois (Friedland)”. Le premier album de Serge Gainsbourg est né : “Du chant à la une”.
1958, débuts de la carrière de Serge donc -chez Philips, mais surtout débuts des critiques à son égard : “Le jambe de bois” ne fera pas parti de son premier album ; chanson jugée trop antimilitariste à une époque ou le Grand Charles est rappelé au pouvoir afin de couper court aux aspirations indépendantistes algériennes. Les critiques contre le chanteur au physique ingrat se déchainent.
A l’époque, seul un homme prend vivement la défense de Serge Gainsbourg et semble reconnaitre en lui un véritable génie. Cet homme, c’est Boris Vian. Lui et Serge partagent leur trac quasi maladif, leur attitude scénique dérangeante, leur timidité pathologique. C’est peut être ces points communs qui feront écrire à Vian dans le Canard Enchainé du 12 novembre 1958 le plébiscite ci dessous à la gloire de Serge ; à une époque ou le public rejette tout de ce dernier, de son physique à ses prestations scéniques, en passant par ses textes jugés trop provocateurs.
“DU CHANT A LA UNE : SERGE GAINSBOURG
Allez, lecteurs ou auditeurs toujours prêts à brailler CONTRE, contre les fausses chansons et les faux de la chanson, tirez deux sacs de vos fouilles et raquez au disquaire en lui demandant le Philips B 76447 B… réclame non payée, je ne travaille plus chez Philips, et j’y travaillerais encore que ce serait exactement pareil.
C’est le premier 25 cm 33 tours d’un drôle d’individu nommé Gainsbourg Serge et né à Paris le 2 avril 1928. En ce qui me concerne j’espère que ce ne sera pas le dernier. En ce qui vous concerne, c’est vous qui pouvez faire que ce ne soit pas le dernier. Un disque, c’est coûteux à fabriquer, un nouvel artiste, c’est coûteux à lancer, surtout quand les disquaires, noyés sous le tout-venant et paralysés par les augmentations de TVA, n’ont même plus le temps d’écouter ce que les maisons de disques leur envoient.
[…] Quand vous aurez écouté ce disque, filous comme vous êtes, vous viendrez me dire que Gainsbourg n’a pas une grande voix. Bon, elle est un peu sourde, il a des nasales un peu trop nasales, mais il ne chante pas l’opéra, si vous voulez l’opéra, achetez Depraz. Qu’il rappelle, par moments, Clay. Oui, parce que leurs voix ont un peu le même timbre, et alors? Il a, aussi, ce bon côté tendu et mordant de Clay.
Vous viendrez aussi me dire que ce garçon est un scéptique qui construit des paroles et des musiques comme ça, faudrait-il peut-être y regarder à deux fois avant de le classer parmi les désanchantés de la nouvelle vague… C’est tout de même plus intéréssant qu’un bon crétin d’enthousiaste avide de démolir ce qu’il n’aime pas…
Et on peut, en 1958, et après, s’efforcer de construire autre chose qu’un pavillon en meulière avec des incrustations de céramique bleu-vert et des chats en faience sur le toit.
Pourtant, il manque une chose à ce disque. Une chanson, peut-être la meilleur de Gainsbourg. Elle narre les amours d’un boulet de canon et d’une jambe de bois qui cherche à se placer. Cette chanson s’appelle “La jambe de bois (Friedland)”. Gainsbourg l’a enregistrée. Mais elle ne figure pas sur le disque. Il faut l’écouter à Milord l’Arsouille, où chante Serge. On a dû la supprimer pour ne pas déplaire au bon roy Charles XI. Pourtant, si je ne m’abuse, Friedland, ça se passait du temps de l’Usurpateur?
Boris Vian. “
Puis Boris file sur la rive gauche parisienne, au Milord l’Arsouille, pour écouter Serge chanter. Une réelle complicité s’installe entre ces deux ovnis de la chanson française de la fin des années 50. Complicité et admiration aussi puisque Vian confie à la future attachée de presse -et amante bien entendu- de Gainsbourg Sylvie Rivet qu’il donnerait dix ans de sa vie pour avoir écrit “La jambe de bois”.
De son côté, Serge Gainsbourg compose “Intoxicated man”, chanson dédiée à Boris puisque référence au magnifique “Je bois” de ce dernier ; et dans lequel on peut entendre “Je bois, pour être saoul, pour ne plus voir ma gueule”. Des paroles qui résonnent chez Gainsbar qui ne tardera pas en effet à faire de l’ivresse son état permanent ; ivresse qui lui permettra d’oublier traque et physique. Deux constantes qui obsèderont, jusqu’à sa fin, notre héros qui, bien que mortel, a créé des paroles qui elles ne le seront jamais.
